
Eleni Karaindrou, la muse de Theo
Si ma cinéphilie s’appauvrit avec le temps et se réduit désormais à peau de chagrin, elle a été, un temps, prospère. Au milieu des années quatre-vingt-dix, j’étudiais à Edimbourg et j’habitais entre les deux principaux cinémas d’art et d’essai de la ville, fréquentés plus que de raison : The Cameo et The Filmhouse. C’est dans ce dernier que j’ai découvert Ulysses’ Gaze ( Le Regard d’Ulysse ) de Theo Angelopoulos. J’estime toujours et encore qu’il s’agit du plus beau film que j’ai pu voir. Et la musique d’Eleni Karaindrou y est pour beaucoup…

Le violon alto de Kim Kashkashian ou l’accordéon d’Andreas Tsekouras, pour deux thèmes proches, "Ulysse’s Theme" et "Litany", deux morceaux de gestes lents, répétitifs et obsédants, des quasi riffs traités en de multiples variations sur toute la longueur de la bande originale du film. Des traits entêtants qui illustrent à la perfection les paysages brumeux et les pierres dévastées des Balkans en guerre, le visage déjà buriné d’un Harvey Keitel bouleversant et la profonde mélancolie d’une quête poignante… Rarement musique aura été aussi indissociable d’images, rarement elle les aura portées aussi longtemps après la fin du générique. Je n’ai pas revu Ulysses’ Gaze depuis une éternité (et un jour) mais j’ai réécouté souvent sa musique, sans pouvoir réussir à faire abstraction de la vision de centaines de personnes immobiles dans la campagne albanaise, de la statue brisée de Lénine charriée sur le Danube, des ruines de Bosnie…
Je ne connais pas les anciens disques d’Eleni Karaindrou, j’ai pris son œuvre en route et je l’ai complétée avec d’autres illustrations sonores de films d’Angelopoulos dont elle est devenue la compositrice attitrée : The Weeping Meadow , Eternity And A Day … toutes bandes originales enregistrée chez ECM avec Manfred Eicher à la production, gages indéniables de qualité. La musique d’Eleni Karaindrou est ainsi contemporaine, farouchement, mais imprégnée des folklores (et presque légendes) de sa géographie, la Grèce et les pays limitrophes, des Balkans à la Turquie. Faite de peu (un instrument, le violon souvent, beaucoup de silence) ou confiée à des orchestres (de poche ou symphoniques), elle est toujours éloquente et souvent bouleversante quand elle évoque l’intime. Et quand elle se fait vocale, sur Trojan Women , une composition pour illustrer une pièce de théâtre d’Euripide, c’est souvent renversant…

Je n’ai pas vu les films suivants d’Angelopoulos, mais à l’écoute des Bandes Originales, je peux les imaginer aisément je crois. Je sais que le récent Dust Of Time commence en 1953 avec la mort de Staline et se termine en 1989 avec la chute du mur de Berlin, je peux imaginer les thèmes traités, l’exil, la séparation, les distances, les retrouvailles… Je peux deviner les sourires qui cachent les douleurs les plus vives, les larmes qui masquent le bonheur le plus serein, les traces de l’intime dans les moments historiques, les destins légendaires dans les moments banals du quotidien. Angelopoulos sait les filmer (plans panoramiques, foules, pesanteur, torpeur, mise en perspectives), Karaindrou a su, cette fois encore, les mettre en musique (légèreté, gravité, sobre emphase, minimalisme lumineux). Je me passerai encore d’images...







Eleni Karaindrou, la muse de Theo
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26 mai 2009, par Frederik@orange.fr
Eleni Karaindrou, la muse de Theo
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27 mai 2009, par un courageux anonyme